L’ARBRE AU POURRI
Bernard SERGENT
Une leçon que j’ai bien apprise, dans la lecture de vingt-cinq ans d’Ogam, est que la connaissance du monde celtique passe nécessairement par l’étude de la littérature celtique insulaire. Pour ce qui est du celtisme ancien et continental, en effet, le double caractère lacunaire (que ce soit quant aux textes, quant à la documentation archéologique, quant à l’épi-graphie) et largement extraverti (interpretationes romanae) de nos sources nous rend radicalement incapables d’avoir accès à la pensée celtique par leur intermédiaire. Ce sont les textes médiévaux gallois et, surtout, irlan¬ dais, qui, seuls, nous introduisent à l’intérieur de la pensée, de l’ethnologie, de l’axiologie celtiques. -Un seul exemple : le caractère multiple du personnel divin gaulois tel qu’il se révèle à travers les innombrables épiclèses gallo-romaines a pu donner naissance aux deux hypothèses, contradictoires et aussi irrecevables l’une que l’autre, soit d’un « monothéisme » des Gaulois, soit d’une atomisation de leurs dieux en une nuée de figures topiques. -Seuls les textes irlandais et les Mabinogion gallois nous fournissent la certitude que les Celtes, comme les Grecs, les Germains, les Romains ou les Indiens, concevaient un panthéon fait de quelques personnes divines prédominantes, aux fonctions soigneusement réparties, et hiérarchisées.
Or, ce recours, indispensable, aux sources insulaires permet à mon sens d’avancer dans un vieux problème de l’histoire religieuse celtique : celui de la véracité, et de la signification, des textes connus sous le nom de « scholies bernoises ».
J’en rappelle la teneur.
Lucain, dans un passage de la Pharsale 1 mentionne trois dieux gaulois à qui l’on offrait des sacrifices sanglants : Teutates, Esus, et Taranis. Ce texte est écrit vers 62-65 après J.-C. Le contexte indique clairement que, pour Lucain, chacun de ces trois dieux recevait des sacrifices hu¬ mains. Il n’en précise pas les modes.
1. Pharsale, I, 444-446.



















